L’élite Kabyle engagée n’a pas failli : le pouvoir l’a empêchée d’avoir des héritiers (par Romain Caesar)

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Beaucoup de gens pensent que l’islamisme a échoué avant en Kabylie, car il y avait une élite, mot qui se traduit dans les sociétés archaïques par irgazen/les hommes (une élite essentiellement francophone, car l’élite arabophone personne n’attend rien d’elle, même si on a cette fâcheuse manie de crier sur tous les toits que toutes les langues et toutes les cultures se valent).

Effectivement, cette élite composée d’universitaires, de fonctionnaires, d’administratifs, d’artistes et de simples lecteurs de romans et de bandes dessinées… ces hommes et ces femmes ont transmis leurs livres et leur culture à leurs petits frères, sœurs, cousins et aux petits villageois. Dans les villages nous avons tous partagé les mêmes livres, les mêmes bandes dessinées et les mêmes cassettes.L’élite dont nous parlons n’était pas encore séparée de l’école. Les enfants imitaient leurs aînés. Ils leur faisaient confiance. Ils ont épousé toutes les idées progressistes de ces derniers.

Aujourd’hui cette élite n’est plus majoritaire. Elle est poussé à la sortie, à la démission, au silence, à l’exil, au suicide, sans oublier ceux que la guerre civile a éliminés et ce n’est pas sans conséquences. On ne fabrique pas des Matoub et des Djaout tous les jours.

Aujourd’hui ce qui reste de cette élite est complètement coupée des nouvelles générations par la nouvelle école algérienne, sanctuaire de l’arabisation et de l’islamisation. Même si une frange de ces nouvelles générations reste fidèle aux idées de ces élites, la majorité est complètement ailleurs. Ce qui explique en partie la présence actuellement du salafisme dans nos villages, ainsi que le succès de l’islamisme politique dans les rues de Kabylie.

L’élite kabyle engagée n’a pas failli, elle a fait son travail, mais le pouvoir l’a empêchée d’avoir des héritiers, l’a isolée de sa base culturelle et traditionnelle… L’école algérienne a tué tout espoir de relève. Les Idir, Ferhat, les Sadi, Ait Menguellet, Matoub, Mezdad, Mohand U Yehya, Ben Mohamed, Alliche, Achab, les Amrouche, Oulbachir, Domrane… sont le produit d’une école qui, aujourd’hui, n’existe plus. Ils ont tous lu Tintin, Zembla, Blek le roc, Popey, etc. Un livre, une cassette et une bande dessinée qui sortent de chez toi, ils ne reviendront jamais. Ils feront le tour de la Kabylie.

Cette élite est certes toujours aimée, mais plus comme symboles de résistance que comme sources d’inspiration. Les temps ont changé car l’école a changé. A l’école on ne leur apprend plus les valeurs de cette élite, mais celles de leurs adversaires.

Nous devons arrêter un moment de regarder vers le pouvoir et les Islamistes que nous connaissons tous et dont nous connaissons les objectifs, arrêter de charger notre élite de tous nos maux et fléaux, puis de regarder en face notre société composée de majorité silencieuse, complice, par son silence et son indifférence, de toutes les dérives et de tous les complots qui visent à normaliser la Kabylie. La majorité qui laisse pousser des mosquées comme des champignons, envoie chaque matin ses enfants à l’école algérienne, etc. La majorité silencieuse qu’on appelle lghaci/les gens, avec laquelle on a toujours tort.

Pour que les idées de notre élite triomphent, pour que ces élites restent dans l’histoire, pour que la Kabylie sorte de sa léthargie islamo-conservatrice, nous devons lui assurer des générations à la hauteur de cette élite dorée à laquelle je rends hommage et dis merci : “Il est temps de changer d’école“. Cette phrase doit être rappelée à chaque discussion. Comme la phrase de Caton l’Ancien avec laquelle il finissait tous ses discours “il faut détruire Carthage!” – à force de la répéter, les Romains l’ont entendue et réalisée.

Romain Caesar, écrivain