Les régimes autoritaires ne se contentent pas de contrôler l’espace public. Leur véritable efficacité réside ailleurs : dans leur capacité à investir l’intime, à transformer la famille en lieu de contrainte et à inscrire la peur au cœur même des trajectoires individuelles. L’histoire de la famille Mehenni illustre avec une rare acuité cette forme de violence silencieuse, durable et profondément politique.
Comprendre ce qui est arrivé à Ameziane Mehenni, et analyser pourquoi son frère Aggur Mehenni s’est ultérieurement exprimé publiquement contre les engagements politiques de leur père Ferhat Mehenni, impose de dépasser les lectures moralisantes. Il ne s’agit pas de désigner des coupables au sein d’une famille, mais d’interroger les conditions sous lesquelles la parole, la loyauté et la dissidence deviennent possibles ou impossibles.
Ferhat Mehenni incarne une figure historiquement redoutée par les États autoritaires : l’intellectuel qui articule culture, langue et autodétermination politique. Son combat pour la Kabylie ne relevait pas d’un simple séparatisme, mais d’une contestation de la logique étatique algérienne fondée sur l’uniformisation identitaire. Dans un tel cadre, l’opposition n’est pas la seule cible ; la différence elle-même devient une menace.
La mort d’Ameziane Mehenni en 2004 ne peut être isolée de ce contexte. Elle s’inscrit dans un climat de tension permanente où les familles des opposants vivent sous le poids de l’insécurité, de la surveillance et de l’angoisse diffuse. La répression n’agit pas uniquement par la coercition directe, mais par l’usure psychique. La peur cesse d’être un événement ; elle devient une condition de vie.
Pour Aggur Mehenni, encore enfant au moment de la disparition de son frère, grandir signifiait intérioriser l’idée d’une menace constante. Dans ces conditions, la prise de distance publique avec un père politiquement exposé, y compris à travers les médias d’État, ne peut être analysée comme un simple choix idéologique. Elle relève d’une stratégie de survie façonnée par la contrainte. Sous un régime autoritaire, l’adhésion apparente est rarement libre ; elle est souvent le produit d’une violence intériorisée.
Cette dynamique s’inscrit dans un cadre plus large. L’évolution du Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie, passé de la revendication d’autonomie à celle de l’autodétermination, puis à la proclamation unilatérale de l’indépendance à Paris, témoigne d’un processus de radicalisation structurelle. Celle-ci n’est pas le résultat d’un extrémisme idéologique, mais la conséquence d’un refus prolongé du dialogue politique. Lorsque toute médiation est rendue impossible, l’escalade devient une issue quasi inévitable.
Dès lors, faire de Ferhat Mehenni le responsable des fractures familiales ou des souffrances psychiques revient à inverser les causalités. La responsabilité incombe avant tout à un système politique qui criminalise la liberté, instrumentalise la peur et transforme les familles en champs de pression symbolique. Aggur Mehenni n’est pas un acteur politique libre au sens plein, mais un individu façonné par la contrainte, pris dans un rapport de forces qui dépasse largement sa personne.
Il serait naïf de croire que Ferhat Mehenni ignore le coût humain de son engagement. Mais la conscience du sacrifice ne signifie pas en être la cause. L’histoire des luttes d’émancipation montre une constante douloureuse : ce sont souvent les proches, ceux qui n’ont pas choisi le combat, qui paient le prix le plus lourd.
Le cas Mehenni dépasse ainsi la sphère du conflit familial. Il constitue une réflexion nécessaire sur la psychologie du pouvoir autoritaire, sur la colonisation du privé par l’État et sur l’urgence de ne pas confondre les effets de la répression avec leurs causes. Prendre la liberté au sérieux, c’est aussi reconnaître les victimes invisibles de la domination politique, celles qui n’ont pas lutté, mais qui ont simplement appris à survivre.
Tilelli At Tafat




